CONTEXTE
Depuis plus de deux décennies, les élections en Côte d’Ivoire représentent un moment crucial de la vie démocratique et sociale du pays. Les scrutins présidentiels de 2000, 2010 et 2020 ont été marqués par de fortes tensions et, parfois, par des violences ayant laissé des cicatrices profondes dans la mémoire collective. Dans ce contexte sensible, chaque nouvelle échéance électorale est scrutée avec attention par les citoyens, les partis politiques et la communauté internationale.
Dans un processus électoral, l’information joue un rôle fondamental : elle éclaire le choix des électeurs, nourrit le débat public et consolide la confiance dans les institutions. Mais lorsqu’elle est manipulée, déformée ou fabriquée de toutes pièces, elle devient un instrument de division et de fragilisation sociale.

La Côte d’Ivoire fait face à une montée préoccupante de la désinformation, amplifiée par la large utilisation des réseaux sociaux, des applications de messagerie et des plateformes numériques. Ces fausses informations, souvent construites à partir de textes, d’images ou de vidéos manipulées, peuvent influencer l’opinion publique, fragiliser la cohésion sociale et compromettre la transparence des élections. Comprendre ce phénomène et le documenter devient donc un impératif pour protéger la démocratie et renforcer la résilience des communautés.
I. IDENTIFICATION DES CANAUX DE TRANSMISSION
La désinformation en Côte d’Ivoire circule par plusieurs voies, mais certaines se révèlent plus puissantes et plus rapides que d’autres.
1) Réseaux sociaux (Facebook, WhatsApp, TikTok)
Les plateformes numériques sont devenues des vecteurs centraux de diffusion. Elles se divisent en deux grandes catégories :
Réseaux sociaux publics : Facebook et TikTok, par exemple, permettent une diffusion ouverte, où les publications circulent largement, atteignant un public très diversifié. Sur Facebook, des milliers de posts liés à la politique sont partagés quotidiennement, tandis que TikTok offre une caisse de résonance massive via des vidéos virales, notamment auprès des jeunes.
Réseaux sociaux sombres (dark social) : WhatsApp illustre bien ce type de plateforme fermée. Les messages y circulent de manière privée, dans des groupes familiaux, communautaires ou politiques. Ce mode de diffusion rend le traçage difficile et favorise la propagation rapide de rumeurs, souvent sans possibilité de contre-vérification immédiate.
2) Médias en ligne et pages douteuses
En parallèle, une multitude de sites d’actualité non vérifiés et de pages Facebook anonymes produisent ou relaient de fausses nouvelles. Souvent conçues pour attirer du trafic et générer des revenus publicitaires, ces plateformes servent aussi parfois d’outils de propagande politique.

Visuel 1 : Schéma des principaux canaux
3) Bouche-à-oreille et rumeurs offline
Enfin, la désinformation ne reste pas cantonnée au numérique. Elle circule aussi par le biais du bouche-à-oreille, dans les marchés, les lieux de culte ou les espaces publics.
Une rumeur entendue dans un quartier peut ainsi alimenter des tensions locales, surtout lorsqu’elle vient renforcer des suspicions déjà existantes.
II. MÉCANISMES DE PROPAGATION
La désinformation ne se limite pas à la création de contenus mensongers : elle repose surtout sur des mécanismes de diffusion qui transforment une simple rumeur en phénomène viral. Ces mécanismes combinent à la fois des pratiques sociales, des logiques algorithmiques et des stratégies intentionnelles d’acteurs.
1) Comment une rumeur devient virale
Une rumeur se propage d’abord par sa charge émotionnelle (peur, indignation, colère), qui incite les utilisateurs à partager sans vérification. Par exemple, des publications affirmant de fausses attaques ou des « tirs à balles réelles »

Capture d’Écran 1 : des rumeurs virales
qui circulent rapidement dans des groupes Facebook ou sur WhatsApp. Ces courts contenus, écrits en majuscules, souvent accompagnés d’alertes comme « URGENT », créent un sentiment d’urgence qui renforce leur viralité.

Capture d’Écran 2 : des rumeurs virales
2) Algorithmes et partages en masse
Les plateformes comme Facebook ou TikTok jouent un rôle crucial. Leurs algorithmes privilégient les publications qui génèrent de fortes réactions (likes, commentaires, partages).
Capture d’Écran 3 : Publication de partages en masse

Ce qui favorise la visibilité des fake news sensationnalistes au détriment des rectifications officielles. Ainsi, plus une désinformation suscitée de débat, plus elle est amplifiée, même si beaucoup de commentaires dénoncent le mensonge.

Capture d’Écran 4 : Publication de partages en masse
3) Rôle des influenceurs et groupes fermés (sur Facebook, WhatsApp, Telegram)
Les groupes fermés comme ceux de WhatsApp et Telegram constituent des espaces de diffusion privilégiés, où les contenus échappent à tout contrôle public. Même sur Facebook, des groupes privés jouent un rôle similaire. Ces espaces, souvent utilisés par des influenceurs ou administrés de manière anonyme, permettent une propagation rapide et ciblée des rumeurs.

Visuel 2 : Le cycle de propagation
III. ACTEURS DE LA DÉSINFORMATION
La désinformation en Côte d’Ivoire ne se diffuse pas de manière spontanée : elle est le fait d’acteurs aux profils variés, porteurs de motivations distinctes, mais souvent complémentaires.
1) Qui diffuse ?
La désinformation en Côte d’Ivoire est alimentée par différents profils d’acteurs, dont les intentions et les méthodes varient. On distingue principalement trois catégories :

De nombreux citoyens deviennent, souvent sans le vouloir, des relais de désinformation. Par manque d’esprit critique ou par réflexe de partage rapide, ils diffusent des informations non vérifiées via WhatsApp, Facebook ou TikTok. Ces pratiques renforcent la viralité des rumeurs et donnent une apparence de crédibilité à de fausses informations.
Certains partis ou mouvements orchestrent des campagnes de désinformation ciblées pour affaiblir leurs adversaires. Ils conçoivent ou soutiennent des récits mensongers afin d’orienter l’opinion publique et influencer le processus électoral. Ces campagnes, généralement bien planifiées, exploitent les clivages sociaux, politiques et parfois ethniques du pays.


Une multitude de pages Facebook, blogs et sites d’actualité sans source identifiable produisent et propagent volontairement des fake news, motivées par la recherche de visibilité ou par des gains financiers liés au trafic généré, ces plateformes servent aussi de relais à des campagnes de propagande. Leur anonymat rend difficile la responsabilisation des auteurs et complique toute tentative de régulation.

Graphique des narratifs et des canaux de diffusion de la désinformation en Côte d’Ivoire au cours de l’année 2024 (Source : Meltwater)
2) Motivations
Les motivations sont multiples. Sur le plan politique, la désinformation sert à fragiliser des adversaires et influencer le résultat des scrutins. Financièrement, certains sites vivent du trafic généré par des contenus sensationnalistes. Sur le plan social, la désinformation exploite des fractures communautaires ou religieuses pour créer tensions et divisions.
3) Études de cas récents
Lors des élections présidentielles de 2020, de nombreuses publications Facebook anonymes ont diffusé de fausses citations attribuées aux candidats, attisant la méfiance et alimentant des rumeurs sur la crédibilité du processus électoral.
Plus récemment encore, des rumeurs relayées sur WhatsApp autour du calendrier électoral de 2023 ont généré confusion et suspicion parmi les électeurs. Ces cas illustrent la capacité des acteurs de la désinformation à utiliser divers canaux pour atteindre des objectifs ciblés.

Visuel 3 : Cartographie des acteurs et connexions
IV. CANAUX ET MÉTHODES DE VÉRIFICATION
1) Initiatives locales & médias crédibles
En Côte d’Ivoire, certaines personnalités et organes de presse jouent un rôle crucial dans la vérification ou la dénonciation des fake news. Par exemple, Édith Brou Bleu est une blogueuse, activiste numérique et journaliste digitale reconnue pour ses prises de position claires, et dont le travail permet souvent de démêler le vrai du faux quand les mensonges sont visibles par tous.
Les médias comme AIP (Agence Ivoirienne de Presse) ou Webmedias.CI sont considérés comme crédibles. Ils relaient des informations officielles, souvent vérifiées, et sont cités comme références fiables dans de nombreuses communautés.
Parfois, les désinformateurs produisent des contenus tellement mensongers ou exagérés (par exemple : “8 manifestants abattus ce soir par les rebelles”) que le mensonge est visible, et cela déclenche immédiatement des réactions d’indignation ou de correction, y compris de la part d’auditeurs ou d’observateurs locaux. Dans ce cas, la vérification semble moins nécessaire pour beaucoup, mais ce phénomène met en lumière les niveaux extrêmes que peut atteindre la désinformation.
2) Outils numériques & méthodologie de formation
Lors de la formation ADDO Fellowship, nous avons appris et utilisé des outils comme InVID – WeVerify pour analyser les vidéos et vérifier leur authenticité, et la recherche inversée d’image (via Google, TinEye ou d’autres) pour valider si une image a déjà été utilisée ailleurs ou si elle a été manipulée.
Nous avons mis en pratique ces méthodologies : capture d’écran, vérification des métadonnées si c’est disponibles, croisement des sources, géolocalisation possible (lorsque visuel ou contexte le permet). Ces pratiques renforcent la fiabilité de notre rapport de travail.
3) Témoignages de journalistes et société civile
Pour illustrer concrètement : nous avons identifié des témoignages locaux où des journalistes ont été contactés par des citoyens après avoir vu des messages WhatsApp alarmants prétendant des violences inexistantes. Ces journalistes ont dû enquêter sur le terrain pour confirmer ou infirmer (témoignage dans la vidéo).

Aussi, des membres de la société civile rapportent qu’ils reçoivent fréquemment des captures de messages vocaux ou textes audio « de source sûre », qui s’avèrent souvent être des rumeurs ou des messages trafiqués. (témoignage dans la vidéo).

Visuel 4 : Tableau comparatif des outils et acteurs de vérification
V. ATTITUDE FACE À LA DÉSINFORMATION
1) Sensibilisation et éducation citoyenne
La lutte contre la désinformation ne peut réussir sans un changement de comportement à l’échelle citoyenne. Les campagnes de sensibilisation, notamment à travers les écoles, les associations de jeunes et les réseaux sociaux, doivent insister sur l’importance de l’esprit critique et de la vérification des sources. Une société bien informée devient plus résiliente face aux manipulations.
2) Vérification avant partage
Chaque citoyen doit adopter un réflexe simple : ne pas partager une information sans la vérifier. Avant de transférer un message WhatsApp, de publier un post Facebook ou de commenter une rumeur TikTok, il est essentiel de croiser la source avec un média fiable (ex. AIP, Webmedias.ci) ou un factchecker reconnu. Ce geste, aussi petit soit-il, réduit considérablement la propagation des fausses nouvelles.
3) Importance du rôle des communautéslocales
Les communautés locales, qu’il s’agisse groupes de jeunes, de leaders religieux ou d’associations de quartier, ont un rôle de “gardefous”. En travaillant comme relais d’information fiable, elles contribuent à contenir les rumeurs et à promouvoir des messages vérifiés. Leur proximité avec les populations les rend crédibles et efficaces pour apaiser les tensions.

CONCLUSION ET RECOMMANDATIONS
La désinformation constitue aujourd’hui un facteur majeur d’instabilité. Elle fragilise la cohésion sociale en créant des clivages au sein des communautés, attise la méfiance entre groupes sociaux et alimente des tensions parfois violentes. Sur le plan institutionnel, la propagation de fausses informations réduit la confiance des citoyens envers les autorités, les médias et les processus électoraux, compromettant ainsi la légitimité des décisions publiques et des résultats électoraux.
Pour les citoyens : adopter une posture de vigilance critique face aux contenus partagés, vérifier systématiquement les sources, et privilégier l’échange d’informations vérifiées.
Pour les médias : renforcer les capacités en fact-checking, promouvoir des standards élevés d’éthique journalistique et collaborer davantage avec des plateformes spécialisées de vérification.
Pour les autorités électorales : développer une communication proactive, transparente et régulière afin de couper court aux rumeurs, mettre en place des mécanismes d’alerte rapide et impliquer les organisations citoyennes dans la sensibilisation.
RéiCom
s’engage à poursuivre son action de veille et de sensibilisation citoyenne contre la désinformation. À travers des campagnes éducatives, des formations pratiques et des. collaborations stratégiques avec des médias, des ONG et les institutions, RéiCom continuera à promouvoir une information fiable, renforcer la résilience des communautés et contribuer à la consolidation de la paix et de la confiance institutionnelle.
Ce rapport a été produit par RéiCom dans le cadre du programme d’incubation du Programme de bourses institutionnelles African Digital Democracy Observatory (ADDO). Il a été réalisé sous le parrainage de Code for Africa, avec le soutien technique de la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) GmbH, financée par le Bundesministerium für wirtschaftliche Zusammenarbeit und Entwicklung (BMZ) et l’Union européenne (UE). ADDO respecte l’indépendance journalistique des chercheurs, en leur offrant l’accès à des techniques et des outils avancés. La prise de décision éditoriale reste du ressort de RéiCom.
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Revue éditée par : Code for Africa
Directeur de Publication : Réseau des Une production du Réseau des Influenceurs pour la Résilience Communautaire – RéiCom – dans le cadre de la bourse ADDO, soutenue par Code for Africa et la GIZ. Influenceurs pour la Résilience Communautaire (RéiCom)
Directeur en Chef : M’Bra Kanga Antoine Koffi
Communication et Diffusion : Réseau des Influenceurs pour la Résilience Communautaire (RéiCom)
Rédacteur : Karamoko Ouattara, Yves
Kouamé et Claudia Mondon
Designer Graphique : Caroline Tra
Image et illustration : M’Bra Kanga Antoine Koffi
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