Côte d’Ivoire : comment la xénophobie en ligne a failli déstabiliser les législatives de décembre 2025[1] [2]
En Côte d’Ivoire, les élections législatives du 27 décembre 2025 est perçu comme un test pour la stabilité démocratique du pays. En effet, le nouveau Parlement aura un important rôle à jouer lors du nouveau mandat du président Alassane Ouattara. Ainsi, la configuration de ce Parlement est un enjeu important qui a suscité de profondes rivalités politiques et des discours xénophobes en ligne.
Sur les réseaux sociaux, des contenus non vérifiés, de rumeurs et de campagnes de désinformation ont ciblé la communauté libanaise vivant en Côte d’Ivoire. Le 11 novembre 2025, le compte Ousby l’enfant béni a diffusé une vidéo virale sur TikTok et Facebook pour propager un récit selon lequel les Libanais cherchaient à prendre le contrôle politique de la Côte d’Ivoire en se présentant aux élections législatives, tout en les accusant de violences et de ségrégation.

Capture d’écran de la publication du compte Ousby l’enfant béni sur TikTok
La vidéo présente des cas présumés de marginalisation et de maltraitance de noirs (mauritaniens et maliens) par des libanais. L’internaute Ousby l’enfant béni qui parle dans la vidéo appelle les ivoiriens à une révolution pour éviter que ces cas ne se reproduisent dans leur pays. Sur TikTok, la vidéo a généré plus de 350 500 vues, plus de 30 200 likes, plus de 5 200 partages, 1 660 commentaires et 4 233 sauvegardes.
Sur Facebook, la vidéo a été reprise par deux autres comptes (1, 2) cumulant plus de 33 000 vues, plus de 4 000 interactions dont 731 partages. Dans les commentaires, plusieurs internautes appellent au « réveil » africain, d’autres appellent à la révolution : « frère africains il est temps de nous réveiller », « frère ivoirien réveillez vous sinon vous allez lire l’heure wallahi », « On dit non au libanais dans là politique ivoirienne ».

Captures d’écran de la reprise des la vidéo sur Facebook / Source : Meta Content Library (MCL)
Cette vidéo a déclenché une avalanche de publications ciblant les libanais. L’expression « Libouls » est souvent utilisée dans ces publications pour désigner les libanais. Selon les données de Meta Content Library, (MCL), entre novembre et décembre 2025, cette expression est utilisée dans près de 400 publications sur Facebook.

Graphique des tendances de publications sur Facebook avec le terme « libouls » entre novembre et décembre 2025 / Source : MCL
Sur X, de nombreuses publications utilisant l’expression « libouls » abordent la présence et l’influence des Libanais en Côte d’Ivoire. Ces publications mettent en avant les liens économiques et politiques entre les deux pays et évoquent un impact négatif présumé de la présence libanaise en Côte d’Ivoire, notamment en matière d’exploitation des ressources et de concurrence jugée déloyale. Selon Meltwater, ces publications ont atteint une portée de plus de 819 000 personnes touchées entre novembre et décembre 2025.

Portée des publications sur X avec le terme « libouls » entre novembre et décembre 2025 / Source : Meltwater
Le 30 nombre 2025, à moins d’un mois des législatives, l’artiste et activiste ivoirien pro-AES a publié sur sa chaîne YouTube une chanson intitulée « Non aux libouls ». Sur Facebook, cette chanson est reprise par des dizaines d’internautes. Sur TikTok, la chanson est utilisée dans plus de 2 700 vidéos challenges, parfois avec le hashtag #nonauxlibanais atteignant plus de 3 millions de vues.

Captures d’écran des publications de reprises de la chanson intitulée « non aux libouls de Tiesco le sultant
Analyse du mécanisme d’amplification du narratif anti-libanais
Les narratifs anti-libanais se concentrent principalement sur l’exploitation des tensions identitaires et socio-économiques, visant spécifiquement la communauté libanaise résidant en Côte d’Ivoire. Ces messages, diffusés massivement, cherchent à miner la cohésion sociale et indispensable à la tenue des élections législatives, deux mois après la présidentielle sous tensions politiques.
Les récits qui émergent de cette séquence xénophobes s’articulent autour d’une idée maîtresse : « la Côte d’Ivoire serait en train de passer sous contrôle libanais, non seulement sur le plan économique mais aussi politique ».
Le premier narratif viral sur Facebook affirme ainsi que « les Libanais veulent désormais le pouvoir », prétendant qu’ils seraient déjà maires, candidats aux législatives et même à la présidentielle. Après vérification, il s’avère qu’aucun libanais n’est maire ou député en Côte d’Ivoire au moment où la rumeur est alimentée sur les réseaux sociaux.
Ce récit, particulièrement virulent et largement relayé, s’articule autour de l’appréhension selon laquelle la communauté libanaise, déjà perçue comme économiquement dominante, chercherait désormais à exercer un contrôle politique sur le pays. Et pourtant, la législation électorale ivoirienne prévoit des conditions d’éligibilité des étrangers lors des élections législatives.
En vertu de ces dispositions, un ressortissant libanais ne disposant pas de la nationalité ivoirienne ne peut en aucun cas se porter candidat. Par ailleurs, une personne naturalisée ivoirienne doit respecter un délai légal, notamment une durée minimale après l’acquisition de la nationalité, avant de pouvoir être éligible.
Les acteurs de la désinformation emploient des méthodes spécifiques pour garantir l’efficacité et la viralité de leurs récits. D’abord, l’exploitation de vidéos sorties de son contexte saturé d’éléments choquants (tortures, interdictions, humiliations) visant à provoquer l’indignation des internautes.
Les acteurs de cette campagne xénophobe ont eu recourt à la recontextualisation d’anciens faits pour présenter un scénario catastrophe, amplifier l’émoi des internautes et susciter des réactions réelles. C’est le cas des allusions faites à cas présumés de maltraitance dans d’autres pays (comme la Mauritanie et le Mali) présentés possible en Côte d’Ivoire si la population ne réagit pas.
Tactiques de contenus (manipulation du message)
| Tactique | Technique/Procédure | Description détaillée |
| Exploitation des tensions identitaires | Ciblage xénophobe | Récit principal utilise des accusations graves et sans preuves pour attiser la haine contre un groupe ethnique spécifique (les Libanais), exploitant les frustrations socio-économiques préexistantes. |
| Appel à l’émotion et à la peur | Rhétorique de la menace Nationale | Utilisation de termes alarmistes (« sauver votre pays », « ne pas être comme la Mauritanie ») vise à créer un sentiment d’urgence et de menace existentielle, poussant l’audience à partager sans vérification. |
Tactiques de diffusion (maximisation de la portée)
| Tactique | Technique/Procédure | Description détaillée |
| Multi-plateforme et multi-format | Saturation de l’écosystème | Le même récit est diffusé simultanément sur Facebook (vidéo, texte), TikTok (audio, texte) et X (texte). Cette approche garantit que le message atteint des démographies différentes et rend la modération plus difficile. |
| Utilisation de formats viraux | Contenu vidéo et audio | Utilisation de vidéo et d’audio, formats qui génèrent un engagement émotionnel plus fort et sont privilégiés par les algorithmes des réseaux sociaux, augmentant ainsi la portée organique. |
| Amplification par des comptes politiques | Association idéologique | Amplification par un activiste pro-AES montre une tentative de lier la xénophobie locale à un mouvement politique ou géopolitique plus large, conférant une légitimité idéologique au récit. |
Ce rapport a été produit par le Réseau Action Justice et Paix dans le cadre du programme d’incubation du Programme de bourses institutionnelles African Digital Democracy Observatory (ADDO). Il a été réalisé sous le parrainage de Code for Africa, avec le soutien technique de la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) GmbH, financée par le Bundesministerium für wirtschaftliche Zusammenarbeit und Entwicklung (BMZ) et l’Union européenne (UE). ADDO respecte l’indépendance journalistique des chercheurs, en leur offrant l’accès à des techniques et des outils avancés. La prise de décision éditoriale reste du ressort du Réseau Action Justice et Paix/Vincent NAKOYE. Vous souhaitez en savoir plus ? Visitez https://disinfo.africa/
[1]@nakoyevincent@gmail.com, voici la version finalisée de votre article. Nous vous prions de le publier et de partager le lien avec nous.
Cc: @kunle.adebajo@codeforafrica.org
[2]Bien reçu