Ce rapport de situation est une analyse approfondie de récits spécifiques sur la manipulation de l’information à des fins politiques en Côte d’Ivoire.
Résumé
Lorsqu’une publication Facebook affirmant à tort que le président de la Commission électorale indépendante de Côte d’Ivoire avait « disparu » a circulé quelques jours avant le scrutin d’octobre 2025, elle a déclenché des spéculations sur une implication de l’armée et prédit un effondrement du processus électoral. Cette affirmation a été démentie le jour même, mais plusieurs mois après les élections, elle reste l’un des exemples les plus flagrants d’une tentative coordonnée visant à discréditer le scrutin.
Un examen de l’activité numérique au cours de la période électorale de 2025 montre que le canular de la disparition s’inscrivait dans le cadre d’une campagne de désinformation à grande échelle visant à discréditer les institutions étatiques et à attiser les tensions au sein de la population. Bien que les élections soient désormais passées, cette enquête révèle que de fausses informations sur la fraude, la violence et l’intervention étrangère ont façonné la perception du public dans les semaines précédant le scrutin et continuent de circuler aujourd’hui.
Les analystes ont identifié des dizaines de comptes politiques ou anonymes qui ont répandu à plusieurs reprises de fausses informations sur Facebook, X et TikTok. Parmi les plus actifs figuraient des pages telles que Souley DeParis B-52, AES Legion et Tingin-biiga, qui ont diffusé les premières versions de rapports fabriqués de toutes pièces, qui ont ensuite été amplifiés par des internautes ordinaires. Leurs publications visaient des institutions clés, notamment la Commission électorale indépendante et le Conseil constitutionnel, affirmant qu’elles étaient compromises ou illégitimes.
L’un des canulars les plus marquants était une fausse déclaration selon laquelle les Nations Unies auraient suspendu le processus électoral. La vidéo, présentée comme une annonce internationale urgente, a été visionnée plus de 2 millions de fois sur TikTok et s’est répandue sur Facebook avant que les vérificateurs de faits n’interviennent. Les Nations Unies n’avaient pris aucune mesure de ce type.
D’autres publications ont faussement rapporté que des soldats avaient été tués lors d’une mission politique, que des bureaux électoraux à travers le pays avaient été attaqués et que des civils avaient été enlevés lors d’affrontements préélectoraux. Une vidéo montrant un péage en feu, partagée comme preuve de troubles antigouvernementaux, n’avait aucun lien avec les élections. Les enquêteurs ont découvert que bon nombre des incidents cités en ligne n’avaient jamais eu lieu.
Avec un taux de pénétration d’Internet supérieur à 40 % en Côte d’Ivoire et plus de 11,23 millions d’internautes sur Facebook, X, TikTok, Instagram, WhatsApp et d’autres plateformes, l’espace numérique est non seulement devenu le principal lieu de débat public, mais aussi un point faible majeur pour les futurs cycles électoraux.
Bien que la désinformation n’ait pas réussi à faire échouer le scrutin, elle a sapé la confiance dans les institutions et ravivé les divisions ethniques et politiques qui sommeillent encore dans un pays marqué par la crise postélectorale de 2010/2011.

Graphique illustrant la propagation de fausses informations sur le processus électoral en Côte d’Ivoire (Source : RAJP 2025)
Les acteurs derrière la désinformation
L’élection a peut-être été décidée il y a plusieurs mois, mais les traces numériques de la campagne visant à la fausser sont encore visibles. Au cœur du réseau se trouvaient une poignée de comptes de réseaux sociaux hyperactifs qui semblaient être à l’origine de fausses allégations à plusieurs reprises. Leurs publications se sont largement répandues sur Facebook, X et TikTok.
L’un des plus influents était Souley DeParis B-52, un compte qui s’était constitué une audience en se présentant comme proche des cercles politiques et sécuritaires. Pendant la période électorale, il était souvent le premier à publier des affirmations sensationnelles telles que des attaques présumées contre des bureaux électoraux, des arrestations supposées de leaders de l’opposition ou des rapports fabriqués de toutes pièces sur des pertes militaires. Le schéma était toujours le même. Une information alarmante, présentée comme une information privilégiée, était diffusée rapidement et se propageait à grande vitesse.
Un autre compte, AES Legion, se concentrait sur la délégitimation d’institutions telles que la Commission électorale indépendante et le Conseil constitutionnel. Il diffusait des informations selon lesquelles le président de la CEI avait disparu et que le président était un criminel.
Des comptes tels que Tingin-biiga, Son of the Black Falcon, Lady Masso, Farafina Wamy et cte.divoire38 ont également joué un rôle central dans la diffusion d’une grande partie de la désinformation, qui a été amplifiée par un réseau plus large d’internautes ordinaires. Certains ont partagé des publications par souci sincère, d’autres par humour ou par allégeance politique. Au moment où les vérificateurs de faits sont intervenus, de nombreuses rumeurs avaient déjà pris de l’ampleur, rendant difficile le rétablissement de la vérité dans le débat.
Une analyse du contenu diffusé par les acteurs identifiés montre une tendance à utiliser des noms à forte connotation politique ou identitaire, par exemple « AES Legion », « Tingin-biiga » (enfant de la terre en langue locale mooré), ou des noms suggérant une source d’information privilégiée (Fils du Faucon noir).
Au cours des mois qui ont suivi l’élection, bon nombre de ces comptes ont changé d’orientation ou se sont tus. Mais les récits qu’ils ont semés continuent de circuler.
Les récits qui ont circulé plus vite que la vérité
La désinformation qui a circulé autour des élections de 2025 en Côte d’Ivoire n’est pas apparue par hasard. Elle s’inscrivait dans une série de récits récurrents visant à exploiter les craintes du public, à raviver d’anciennes divisions et à affaiblir la confiance dans le processus électoral.
Ces récits étaient convaincants parce qu’ils semblaient crédibles et, surtout, parce qu’ils correspondaient aux craintes existantes concernant un système électoral peu fiable, aux souvenirs de violence et aux tensions identitaires non résolues.
L’un des récits les plus répandus affirmait que le processus électoral était compromis. Des publications prétendaient que les résultats avaient fuité avant le vote et que des personnes en colère avaient envahi le siège de la CIE.
Selon un communiqué officiel de la CIE, certains manifestants ont attaqué un bureau local de la commission électorale à Yamoussoukro, au cours de laquelle un bâtiment administratif a été incendié. Aucun blessé n’a été signalé et la sécurité a été immédiatement renforcée.
Sur les réseaux sociaux, certains acteurs ont exagéré l’incident, affirmant à tort que des bureaux électoraux à travers le pays, y compris le siège de la commission électorale, avaient été attaqués. Les affirmations selon lesquelles des « populations en colère » seraient responsables ne correspondent pas à ce qui a été observé sur le terrain.

Capture d’écran d’une publication Facebook concernant une fausse attaque contre le siège de la CIE à Yopougon, Abidjan
Une histoire inventée de toutes pièces a également circulé au sujet de la « disparition » du président de la CIE, obligeant l’institution à publier un démenti officiel. Même après la correction, les commentaires ont montré que de nombreux internautes continuaient à considérer cette rumeur comme un fait avéré. La publication a suscité près de 1 000 réactions et plus de 220 commentaires. Les réactions vont de la colère et de la moquerie à la répétition par certains internautes d’allégations non vérifiées concernant la fuite des résultats et la présentation du président comme un criminel.
Certains internautes ont eu recours à des insultes, des propos racistes et des théories du complot, tandis que d’autres ont ridiculisé ces récits ou remis en question leurs sources. Plusieurs internautes ont considéré comme plausibles des allégations violentes ou inventées, notamment des suggestions de meurtres ou de disparitions, tandis qu’un petit nombre d’entre eux ont réagi en dénonçant la propagation de fausses informations.

Capture d’écran de publications mensongères concernant la disparition du président de la CIE
La fausse information annonçant que l’ONU avait décidé de suspendre le processus électoral en Côte d’Ivoire a largement circulé sur les réseaux sociaux à l’approche de l’élection présidentielle d’octobre 2025. Cette fausse information a été partagée sur TikTok et Facebook.
Sur TikTok, l’allégation indiquait que cette décision avait été prise par les Nations unies en réponse à de « graves irrégularités dans le processus électoral ». Cette publication a généré plus de 2,1 millions de vues sur TikTok, plus de 16 700 partages, plus de 74 200 likes et 1 767 commentaires.
Des centaines d’internautes ont considéré cette rumeur comme la confirmation d’une intervention divine, citant à plusieurs reprises la prédiction du prédicateur Eli Padah selon laquelle « il n’y aura pas d’élection » . D’autres ont salué cette idée comme un moyen de rétablir l’ancien président Laurent Gbagbo ou d’empêcher le président Ouattara d’obtenir un quatrième mandat.
De nombreux internautes de TikTok ont présenté cette affirmation comme la preuve d’une délivrance nationale, invoquant Dieu, les miracles et les conflits passés. Dans le même temps, un groupe plus restreint a réagi en soulignant la date de l’article ou en expliquant que l’ONU avait fait part de ses préoccupations et n’avait pas donné d’ordres.
Sur Facebook, la publication a été vue plus de 87 000 fois et partagée 35 fois. De nombreux internautes ont interprété ce retard supposé comme une intervention divine ou une punition, l’un d’entre eux affirmant : « Alassane et son frère ont fait souffrir les Ivoiriens… Dieu combattra ces monstres pour vous ». D’autres ont présenté cette rumeur comme la preuve d’un système en train de s’effondrer, qualifiant Ouattara d’usurpateur et appelant à la résistance. Les partisans de l’opposition y ont vu une justification : « Gbagbo est un géant ! ».
Bien que les sceptiques aient remis en question cette affirmation en temps réel, soulignant des incohérences, ils ont eu du mal à contrer le discours général. Le fil de discussion a également montré des signes évidents d’amplification transfrontalière, en particulier de la part de comptes burkinabés invoquant les « peuples souverains » et la rhétorique révolutionnaire.

Capture d’écran de publications Facebook et TikTok concernant une fausse décision de l’ONU sur le processus électoral en Côte d’Ivoire
Ce rapport a été produit par la cellule OSINT Wikimédia Côte d’Ivoire dans le cadre du programme d’incubation du Programme de bourses institutionnelles African Digital Democracy Observatory (ADDO). Il a été réalisé sous le parrainage de Code for Africa, avec le soutien technique de la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) GmbH, financée par le Bundesministerium für wirtschaftliche Zusammenarbeit und Entwicklung (BMZ) et l’Union européenne (UE). ADDO respecte l’indépendance journalistique des chercheurs, en leur offrant l’accès à des techniques et des outils avancés. La prise de décision éditoriale reste du ressort de la cellule OSINT Wikimédia Côte d’Ivoire. Vous souhaitez en savoir plus ? Visitez https://disinfo.africa/
Ce rapport a été traduit et relu par Afane Badji, Traducteur de l’équipe iLAB. Il a été coécrit par Vincent NAKOYE/RAJP. Le rapport a été édité par le responsable des investigation de l’équipe iLAB Jacktone Momanyi, et a été révisé par Leizl Eykelhof. La recherche a été supervisée par l’éditrice en chef de l’équipe iLAB de CfA Athandiwe Saba et a été commandée par le rédacteur en chef de CfA Justin Arenstein.
Article original ici.
Vous pouvez lire la version anglaise du rapport ici.
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This report is part of an ongoing series that analyses influence operations and disinformation across Africa. The research is produced by teams of analysts at ADDO partner institutions, including the Atlantic Council’s DFRLab and Code for Africa’s CivicSignal media monitoring lab, iLAB forensic investigation unit and PesaCheck fact-checking team.
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